[font:Fixedsys] Nicolas Graner, grand expert en la matiere,
utilise l'expression "lignes isoceles" pour
designer une contrainte fort esthetique sur
un ecran d'ordinateur : se debrouiller pour
que la marge de droite soit justifiee (avec
une police de caracteres non-proportionnels
bien-entendu). Cette contrainte se remarque
tres rapidement par ecrit, mais elle est de
la plus grande discretion possible au cours
d'une lecture a haute voix. Bien qu'elle se
situe plutot du cote des contraintes douces
-voire molles-, sa difficulte croit lorsque
la taille des lignes diminue, mais cela n'a
pas empeche Nicolas de descendre autour des
trente caracteres par ligne sans le moindre
effort apparent. Recemment, Stephane Susana
(connu pour sa maitrise es palindromes) m'a
suggere d'ecrire une sorte de mode d'emploi
de cette contrainte. Je ne crois pas savoir
toutes les astuces de cet "art" minimal, et
je vous invite donc a completer mon message
en envoyant sur la liste toutes vos idees a
ce propos. Nicolas et Stephane pourront par
exemple nous faire part de leurs reflexions
(de preference en respectant ladite regle),
ainsi que Patrick Flandrin, qui nous a deja
offert plusieurs reussites dans ce domaine.
Le but de ce message est donc d'etablir une
sorte de catalogue des petites "tricheries"
qui aident a l'ecriture de lignes isoceles.
Vous remarquerez par exemple la presence de
guillemets dans la phrase ci-dessus, malgre
leur relative inutilite. La ponctuation est
aussi extremement utile, car une parenthese
ou une virgule bien placees peuvent fournir
un caractere manquant facilement, ou encore
etre supprimees sans dommage pour gagner de
la place. Bien-sur, la technique principale
consiste a jouer sur les synonymes de facon
a obtenir le bon nombre de caracteres. Cela
n'est pas sans rappeler le travail du poete
-ou plutot du rimailleur- pour atteindre le
nombre de syllabes choisi. Une interversion
de proposition relative, ou plus simplement
de sujet ou de verbe, s'avere tres pratique
dans certains cas. Mais tout cela n'est pas
encore a classer dans la "tricherie", et je
passe maintenant aux veritables impostures.
L'une des plus amusantes, donc vraiment peu
critiquable, consiste a introduire un petit
"dessin" pour completer une ligne. Ils sont
souvent appeles "smileys" en Anglais, voire
"emoticons" dans le jargon informatique des
Etats-Unis. Les plus connus sont le sourire
:-) , le clin d'oeil ;-) , et la gueule :-(
[mais je suis sur que vous en connaissez un
grand nombre]. Bref, vous voyez l'idee. ;-)
Il est deja plus blamable de rajouter quand
on en a besoin des blancs autour des signes
de ponctuation. Mais le simple remplacement
d'un point final par une exclamation ou une
suspension peut resoudre bien des problemes
sans le moindre effort. En effet, il suffit
de se souvenir des regles typographiques du
Francais pour allonger une ligne d'un blanc
puisque les exclamations s'ecrivent ainsi !
Vous comprenez pourquoi je n'insiste pas...
Mais voila` maintenant mon astuce preferee,
bien qu'elle soit de la ve'ritable arnaque.
Comme vous l'avez remarque, je n'ai pas mis
d'accents dans ce message, donc on peut les
rajouter quand on veut a` co^te des lettres
pour comple'ter les lignes re'calcitrantes.
C'est lamentable, mais ca marche tres bien,
vous verrez ! Je n'ose me^me pas mentionner
la fourberie la plus honteuse, consistant a
laisser trainer des fautes d'orthographe ou
de frappe, en esperant qu'on les houbliera.
Eh bien ce message est termine, et j'espere
ne pas vous avoir trop ennuye. Je suis sur
que vous connaissiez tout cela, mais j'ai
tout-de-meme eu du plaisir a vous etaler
ma Science du chique'. Certes, j'aurais
eu plus de merite a ecrire ce laius en
me privant de E ou d'une autre lettre
mais ce sera pour une autre fois, o^
mes chers amis. Malheureusement, je
me rends compte que la longueur de
ma premiere ligne etait henaurme,
donc la fin de ce message risque
de nous prendre encore quelques
minutes. Le plus grave est que
je n'ai plus rien a vous dire
donc ca commence a etre tres
penible. Je vous prie de me
pardonner de ces delayages
indignes de notre celebre
liste oulipo. Et en plus
ce que je suis en train
de dactylographier est
infiniment plus aise'
que la contrainte de
la "boule de neige"
chere a Perec et a
l'OuLiPo. Ca aura
eu l'avantage de
me l'apprendre,
car je ne l'ai
jamais essaye
auparavant !
Les ultimes
paroles se
preparent
soudain.
Ca sent
la fin
et je
vise
Gef
.[/font]
L'auteur de ce texte, véritable performance, est Gilles ESPOSITO-FARESE, chercheur au CNRS
L'isocélisme est l'une des nombreuses variantes de texte à contraintes. Ici, la contrainte est visuelle. Mais elle peut être également lexicale, grammaticale... etc. L'un des textes à contrainte les plus célèbres est sans doute l'oeuvre de G. Perec, un roman lipogrammatique de trois cents pages, intitulé La Disparition (1969), écrit sans utiliser la lettre e !
G. Perec et G. ESPOSITO-FARESE sont d'ailleurs tous les deux membres de l'Oulipo, dont les œuvres sont fondées sur l'utilisation de contraintes formelles, littéraires ou mathématiques.
Bob