Aller au contenu
Pas de pub non magique pour les membres du Cercle VM. Clique ici pour en savoir plus !

Recommended Posts

Publié le

sartorimasksweb4_zpsqlpssg7d.jpg

« Il est là, posé, inerte, objet d’une somptueuse beauté. Il attend. Rien n’altère sa patience. Comme tous les objets, il est « malin », cruel. Pour qu’il devienne acte de vie, il faut le dompter. Mais attention, le masque, comme le tigre, aime le sang »

(Patrick Pezin « Bouffonneries »

Nous sommes le 14 mai 1947 en Italie, au sortir de la deuxième Guerre Mondiale. L’Italie est enfin libérée du joug fasciste, et deux jeunes metteurs en scène, Paolo Grassi et Giorgio Strehler, ouvrent le Piccolo Teatro dans la ville de Milan. Ce petit théâtre va révolutionner la scène italienne en créant le premier théâtre d’utilité publique. Ce soir-là, le rideau s’ouvre sur la pièce « Les Bas-fonds » de Maxime Gorki devant le monde du spectacle et de la culture de Milan. Le théâtre se veut un théâtre populaire ouvert au public.

Petit à petit, la troupe s’agrandit et des artistes de renom associent leur talent à l’expérience. Parmi eux, le sculpteur Amleto Sartori et le comédien Marcello Moretti. Obsédé par la sculpture vivante et le côté pratique des œuvres de l’art primitif, le premier des deux commence une réflexion sur le masque de théâtre. Particulièrement sur le masque neutre, et les masques de la Commedia Dell’Arte. Amleto va rechercher à recréer les masques de ce théâtre d’improvisation, non pas en imitant les masques du passé, mais en retrouvant leur raison d’être et leur nature profonde. Or, certains masques sont loin d’être innocents…

Dans beaucoup de sociétés traditionnelles, les masques sont sacrés, magiques, respectés, et tenus à l’écart des non-initiés. L’art n’y est pas décoratif mais fonctionnel.

Giorgio Strehler a un projet, qui l’occupera toute sa vie : mettre en scène la pièce de Carlo Goldoni « Arlecchino servitore di due padroni » (Arlequin serviteur de deux maîtres). Dans cette pièce, le comédien Marcello Moretti jouera le rôle d’Arlequin. Et Amleto Sartori va devoir lui créer un masque. . Le masque d’Arlequin a deux petits trous à la place des yeux, ce qui empêche le comédien de bien voir, et l’oblige à une démarche sautillante pour éviter de bousculer ses collègues sur scène. Mais le premier contact entre les deux hommes ne commence pas bien. Moretti étouffe sous le plâtre facial dont le recouvre le sculpteur, puis n’arrive pas à jouer avec le masque dont les yeux sont trop petits. Il prend une paire de ciseaux et, devant le regard horrifié de Sartori, se met à découper le masque…. S’ensuit. une engueulade monumentale.

Puis les choses se calment et les deux hommes vont s’entendre sur la création d’un masque d’Arlequin aux yeux plus ouverts qui sera appelé Arlecchino Gatto, l’arlequin chat.

Amleto et Marcello cherchent tous deux à atteindre la plus grande perfection possible dans leur art, ce qui passe bien entendu par une étude approfondie du personnage d’Arlequin. Arlequin est le pauvre serviteur niais, mais derrière lequel se cache un personnage bien plus malin et rusé. Le masque porte toujours une bosse à droite sur le front, reste d’une ancienne corne de diable… Le personnage est bien moins « candide » qu’il paraît.

Apparu au XVIème siècle en Italie, Arlequin a un costume fait de losanges multicolores, qui représentent les diverses facettes de ce personnage, et sa pauvreté. Or ce dernier a clairement des origines « démoniaques ». On trouve sa trace depuis le Moyen-âge dans le personnage du démon Hellequin, qui conduit la Chasse Fantastique, cohorte de spectres et de démons, qui apparaissent les nuits de tempête. La mesnie Hellequin est le nom donné à sa troupe d’esprits fantastiques qui provoquent le charivari. Il serait une représentation de Wotan/Odin, Dieu de la magie. Il est également associé à Hel, gardienne des enfers. Au XIIIème siècle, on le retrouve sous le nom d’Halequin, génie malfaisant et sous le nom d’Alichino, démon mineur de la Malebranche dans les chants XXI et XXII de l’Enfer de Dante.

Giorgio Strehler ne peut, lui non plus, oublier cette origine infernale quand il décide de jouer la pièce de Goldoni.

Au fur et à mesure que le sculpteur perfectionne son masque (d’abord en papier mâché puis en cuir), la qualité du jeu de l’acteur s’améliore.

En 1956-57, le Piccolo Teatro lance sa première tournée européenne, et en mai 1958, la troupe va donner trois représentations en Belgique. Occasionnellement, Marcello Moretti se fait remplacer par un jeune acteur nommé Ferruccio Soleri.

Mais entretemps, Sartori s’est surpassé, il a réalisé un masque frôlant la perfection et, durant une des représentations en Belgique, le masque finit par réellement posséder Marcello.Il lui colle à la peau, mais la représentation est éblouissante, exceptionnelle, ce n’est plus un humain mais un esprit qui virevolte sur scène et le public emporté par ce jeu endiablé et les acrobaties de l’acteur, ovationne la troupe. Le jeu a tellement été intense que le masque a littéralement éclaté. Les lanières qui le fixent au visage du comédien ont lâché et, un court instant, on a l’impression de voir apparaître le rictus noir du démon sur la face de Moretti. Le comédien sort de scène littéralement vidé par sa performance.

Il devra être remplacé par sa doublure lors de la représentation du lendemain.

Le masque abîmé sera abandonné et remplacé par une autre version pour les représentations suivantes. Amleto lui-même sent que quelque chose s’est produit, qu’il est allé trop loin, et que le prix à payer pourrait être plus lourd que prévu…

L’année suivante, Marcello Moretti quitte le Piccolo Teatro et abandonne le rôle. Il décédera en 1961. Amleto le suivra dans la tombe l’année suivante.

Ferrucio Soleri reprendra le rôle pendant plusieurs décennies et Giorgio Strehler changera la mise en scène de la pièce 11 fois durant sa carrière.

Le masque a disparu de la circulation pendant près de soixante ans, avant de réapparaître sur le Vieux Marché de Bruxelles et d’attirer mon regard. Depuis, sa présence m’obsède…

Pas de pub non magique pour les membres du Cercle VM. Clique ici pour en savoir plus !
Publié le

Vraiment intéressant.

Le procédé me fait penser à La chevelure, de Maupassant.

Publié le

Très très très intéressant ! (le post initial et le retour d'expérience de Bruce de son stage masque)

J'ai failli faire un stage masque lorsque je faisais du théâtre et... j'ai pas eu le temps. :( Te lire me fait comprendre que j'aurais du le prendre...

MERCI à vous 2 pour ce sujet intéressant !

amitiés,

Julien

Choose your battles wisely.

Publié le

Merci infiniment Bruce pour ton témoignage.

Il rejoint ma propre approche de l'illusionnisme comme acte magique, et la recherche ethnographique d'autres définitions de la magie. Comme l'avaient fait pour le théâtre et les masques, Peter Brook, Amleto et Donato Sartori, Erhard Stiefel, et d'autres.

J'ai moi-même joué un spectacle de magie (Abricadabrac) en portant pour l'ouverture le masque de Capitan créé par Amleto Sartori. Il faisait office de masque de Trickster pour cet acte à l'époque. C'est vrai que certains masques possèdent celui qui les porte.

Le "Musée" change, les codes évoluent. Je prends à titre d'exemple l'expo "Persona" (masque ;) ) qui se trouve au musée du Quai Branly pour l'instant - j'ai fait un post ailleurs sur ce sujet,

Ci-dessous, Arlequin chat et Capitan par Amleto Sartori.

sartorimasksweb3_zpsen7kmxnn.jpg

Publié le

car pour moi un magicien N'est PAS un acteur qui joue le rôle d'un magicien... on n'est pas à Broadway ! Mais certain rapport au jeu, à la scène, au rites, à l'humain ! etc. sont essentiels dans la formation du magicien (qui devrait enfin s'assumer en tant que tel, je pense).

++++++++++++1111111111

Tout à fait !

C'est clair, net, simple, concis et authentique !

j'aime

Publié le (modifié)
car pour moi un magicien N'est PAS un acteur qui joue le rôle d'un magicien... on n'est pas à Broadway !

Je suis quand même moins d'accord avec ça... en tout cas pas quand le magicien veut se professionnaliser en tout cas ! Mais c'est un autre débat ! ;)

En tout cas oui, si j'ai l'occasion j'irai faire un stage de masque tiens... Merci ! ;)

amitiés,

Julien

Modifié par Julien Losa

Choose your battles wisely.

Publié le

Je ne connais pas Capitan... est-ce un personnage du panthéon du masque ? ou un nouveau répondant à un besoin ? (et pourquoi un nez aussi phallique ?)

Capitano (Furiosa, cocodrillo ou matamore) est un personnage de la Commedia dell'arte qui est calqué sur les envahisseurs espagnols. Il représente le vantard qui "effraye" son auditoire mais est fondamentalement lâche.

Lien Wikipédia ici

Rejoins la conversation !

Tu peux publier maintenant et t'enregistrer plus tard. Si tu as un compte, connecte-toi maintenant pour publier avec ton identité.

Invité
Répondre à ce sujet…

×   Vous avez collé du contenu avec mise en forme.   Restaurer la mise en forme

  Only 75 emoji are allowed.

×   Votre lien a été automatiquement intégré.   Afficher plutôt comme un lien

×   Votre contenu précédemment saisis, a été restauré..   Effacer le contenu

×   You cannot paste images directly. Upload or insert images from URL.

  • Pas de pub non magique pour les membres du Cercle VM. Clique ici pour en savoir plus !
  • Messages

    • Personnellement, je ne vois pas ce qui est critiquable dans le fait de fabriquer des objets en série avec de l'impression 3D. Cela facilite quand même pas mal la fabrication de certains objets avec des cotes précises, de manière rapide, et de manière reproductible en quantité. J'estime que c'est quand même un progrès. Si j'achète un objet fabriqué avec de l'impression3D, et à condition qu'il soit bien fabriqué, je ne vais pas pleurer en me disant : "Ah mince, cela n'a pas été fabriqué de manière artisanale.". Cela ne serait que de la nostalgie. Alors oui, la part de l'artisanat va diminuer, mais ne va certainement disparaître. J'ai regardé récemment un reportage sur des artisans qui réparent des objets, des structures, des décorations de châteaux ou de parcs. C'est un travail tellement minutieux et spécifique, qu'il ne peut être fait que manuellement, de manière artisanale. Donc, l'artisanat existera toujours, mais quand on peut faire une tâche parfois mieux et surtout plus simplement, il n'y a pas de raison de bouder les nouvelles méthodes et vouloir à tout prix faire plus compliqué. Tout d'abord, tous les tours ne nécessitent pas d'utiliser un objet ou des objets qui pourraient être fabriqués par de l'impression 3D. Ensuite, pour avoir avoir de la qualité en impression 3D, il vaut mieux passer par une société spécialisée dans le domaine, surtout pour des objets un peu complexes. J'ai en en effet déjà conçu quelques modèles pour des objets (pas obligatoirement pour la magie) à fabriquer en impression 3D et j'ai pu apprécier la qualité de la société spécialisée. En plus, une telle société propose plusieurs solutions et matériaux de fabrication 3D, avec des options diverses qu'on ne peut avoir chez soi. Donc je ne pense pas que tout le monde aura son imprimante 3D ou alors la fabrication se limitera à des objets très basiques. Mais je peux me tromper. C'est vrai qu'avec certaines technologies, on peut peut-être perdre un savoir-faire qui peut demeurer utile. Mais, dans le cas des peeks, pour avoir chercher des solutions dans ce domaine, je préfère une solution où le spectateur écrit quelque chose sur un support qu'il garde avec lui ou qu'il met lui-même de côté sans que le magicien le prenne, et le magicien peut en prendre connaissance par exemple avec sa montre connectée, plutôt qu'une solution où il faut soi-disant isoler la carte de visite (où les spectateur a écrit quelque chose dessus) dans son portefeuille ou au milieu de son paquet de cartes de visite. Je sais que certaines personnes sont fans de ces dernières méthodes mais personnellement, cela ne m'a jamais bluffé. Mais, en dehors ce ressenti personnel, avec les peeks électroniques, il ne s'agit pas de rendre les choses plus faciles, mais de les rendre plus impossibles.
    • Une histoire de faussaire que je trouve extraordinaire et absolument fascinante, celle de Wolfgang Beltracchi. Ses capacités techniques et son souci des détails sont absolument prodigieux.        
    • Et comme on parle de l'Inquisition (et par extension de tortures), je ne peux pas ne pas automatiquement penser à la formidable routine d'Eugène Burger: The Inquisition.
  • Statistiques des membres

    • Total des membres
      8534
    • Maximum en ligne
      9330

    Membre le plus récent
    Julien VAQUER
    Inscription
  • Statistiques des forums

    • Total des sujets
      85.5k
    • Total des messages
      686.1k
×
×
  • Créer...